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Palantir vante la souveraineté de l'IA, l'Europe s'en détourne

Alex Karp accuse les laboratoires d'IA de vouloir s'emparer des moyens de production de leurs clients. Ses résultats explosent. Mais la France et l'Allemagne viennent de le remplacer, au nom du même mot.

Alex Karp, cofondateur et directeur général de Palantir, devant le logo de l'entreprise
Illustration Actu Tech

Palantir a publié lundi 3 août des résultats trimestriels qui dépassent toutes les prévisions, accompagnés d’une charge inhabituelle de son cofondateur contre les laboratoires d’intelligence artificielle. Dans sa lettre aux actionnaires, Alex Karp écrit que des accents marxistes traversent son activité, et que d’autres, parmi ceux qui construisent des grands modèles de langage, cherchent à s’emparer des moyens de production de leurs prétendus partenaires.

La formule est signée : Karp a étudié la philosophie et détient un doctorat en théorie sociale. Elle mérite d’être prise au sérieux, mais pas pour les raisons qu’il avance.

Les chiffres

Le trimestre est effectivement remarquable. Selon le communiqué officiel diffusé par Business Wire, Palantir affiche pour son deuxième trimestre 1,94 milliard de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 93 % sur un an. Le résultat net s’établit à 1,062 milliard, soit une marge de 55 % et une progression de 225 %.

Le détail le plus parlant vient du commercial américain, en hausse de 149 %. L’entreprise relève sa prévision annuelle de 7,65 à 8,15 milliards de dollars et vise désormais au moins 134 % de croissance sur ce segment. Le titre a gagné environ 13 % après la clôture.

Autrement dit, l’entreprise qui dénonce la captation par les laboratoires d’IA est aussi celle qui profite le plus de leur essor.

Ce que Karp leur reproche

L’argument, dépouillé de sa rhétorique, tient en une phrase : en confiant vos données et vos usages à un laboratoire d’IA, vous financez la construction d’un concurrent.

Karp l’a développé lors de la conférence téléphonique avec les analystes, dans un registre que TechCrunch rapporte sans l’adoucir et qui emprunte au vocabulaire patriotique en vogue dans la tech de défense. Vous payez, en substance, le droit de laisser migrer votre propriété intellectuelle et votre savoir-faire vers leur modèle, afin qu’ils bâtissent une activité concurrente qui n’aura plus besoin ni de votre entreprise ni de vos équipes. Il ajoute que cela se fait au nom de ce qu’ils tiennent pour des raisons morales, persuadés de leur supériorité.

Palantir vend l’inverse : un logiciel indifférent au modèle sous-jacent, où l’organisation garde la main sur ses données comme sur ce que TechCrunch appelle ses résidus d’IA, c’est-à-dire ses requêtes, son orchestration et son contexte.

L’argument n’est pas isolé. Satya Nadella tient un discours voisin depuis plusieurs semaines, en recommandant aux entreprises de ne pas confier l’orchestration de leurs agents aux laboratoires. Nous l’avons également retrouvé, sous une forme commerciale, dans l’accord conclu entre AWS et la startup Superblocks. Trois acteurs différents, un même argument : ne laissez pas le modèle voir ce qui fait votre valeur.

Le mot qui change de sens selon la rive

C’est ici que l’affaire devient intéressante pour un lecteur européen.

Le communiqué de Palantir ne parle pas de performance commerciale, il parle de souveraineté. La demande de souveraineté de l’IA est désormais libérée, écrit Karp, avant d’affirmer que l’avantage concurrentiel de ses clients ne devrait jamais devenir la donnée d’entraînement des modèles à venir, et de conclure sur une révolution souveraine de l’IA.

Le mot est le même que celui employé à Paris, Berlin et Bruxelles. Il ne désigne pas la même chose.

Pour Palantir, la souveraineté signifie que vos données ne nourrissent pas le modèle d’un tiers. C’est une garantie contractuelle et technique, réelle, mais qui porte sur un seul risque.

Pour un État européen, la souveraineté signifie l’immunité aux législations extraterritoriales. Palantir est une société américaine, soumise au CLOUD Act. Aucune architecture technique ne modifie ce point.

Ce que l’Europe a décidé pendant ce temps

Le 16 juin, Sébastien Lecornu annonçait que la Direction générale de la Sécurité intérieure mettait fin à sa collaboration avec Palantir au profit de la société française ChapsVision. Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique, a justifié le Premier ministre.

La rupture est spectaculaire au regard de l’historique. La DGSI travaillait avec Palantir depuis 2016, dans un contexte de menace terroriste intense, et le contrat avait été reconduit en 2019, en 2022, puis en décembre 2025 pour trois ans. Six mois après ce dernier renouvellement, la décision s’inverse. Palantir a maintenu le jour même que son contrat restait pleinement en vigueur.

ChapsVision, fondée en 2019 par Olivier Dellenbach, a réalisé 200 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et compte près de 1 000 collaborateurs, après une croissance par acquisitions successives dans la traduction automatique, la veille et le traitement du langage. Le déploiement n’est pas attendu avant 2027.

L’Allemagne a suivi le même chemin. Ses services de renseignement intérieur avaient retenu ChapsVision à la mi-mai, et la Bundeswehr a confirmé l’arrêt de l’utilisation des solutions Palantir.

Entendu devant la commission d’enquête parlementaire sur les dépendances de la France en mars 2026, Henri Verdier, ancien ambassadeur pour le numérique, résumait le mécanisme auprès de l’Observatoire des multinationales : l’outil permet de stocker cent fois plus de données qu’auparavant et devient indispensable, si bien qu’en cas de désaccord commercial le fournisseur peut menacer de priver son client de services qu’il n’est plus capable d’assurer lui-même.

C’est exactement le reproche que Karp adresse aux laboratoires d’IA. Formulé par un ancien haut fonctionnaire français, il vise Palantir.

Pourquoi ça compte

Il ne s’agit pas de dire que Karp a tort. Le risque qu’il décrit est réel, et les entreprises européennes qui alimentent un laboratoire d’IA avec leurs données métier feraient bien de l’entendre.

Il s’agit de constater que l’argument s’applique à celui qui l’énonce. Une entreprise qui explique qu’il ne faut pas confier ses fonctions critiques à un fournisseur susceptible de devenir un concurrent, ou de changer d’avis, décrit un principe dont elle est elle-même l’objet.

Pour un dirigeant ou une administration en Europe, la leçon utile n’est donc pas de choisir entre un laboratoire d’IA et Palantir. Elle est de comprendre que la souveraineté ne se résume jamais à une garantie contractuelle sur le traitement des données. Elle porte sur la capacité à changer de fournisseur, sur le droit applicable en cas de conflit, et sur l’existence d’une alternative disponible le jour où l’on en a besoin. La DGSI a mis dix ans à s’en donner une, et il lui faudra encore deux ans pour l’installer.

Les angles morts

Nous n’avons pas eu accès au texte intégral de la lettre aux actionnaires, seulement aux extraits cités par TechCrunch et par la presse financière. Le contexte complet du passage sur le marxisme pourrait en nuancer la portée.

Palantir ne communique pas la part de son chiffre d’affaires réalisée en Europe, ni l’effet éventuel des décisions française et allemande sur ses prévisions. Rien n’indique à ce stade que ces ruptures pèsent sur les résultats publiés, et le trimestre suggère plutôt l’inverse.

Enfin, la substitution annoncée reste à démontrer. ChapsVision affiche 200 millions d’euros de revenus face à un groupe qui vise plus de huit milliards de dollars. La question de savoir si l’outil français couvrira le même périmètre fonctionnel n’a reçu aucune réponse publique, et le calendrier de 2027 laisse le temps aux difficultés d’apparaître.

Sources consultées

  1. After killer quarter, Palantir CEO Alex Karp calls AI industry 'Marxist'TechCrunch, 3 août 2026
  2. Palantir Reports Q2 2026 U.S. Comm Revenue Growth of 149 % Y/Y and Revenue Growth of 93 % Y/YBusiness Wire, 3 août 2026
  3. Le renseignement français met fin à son partenariat avec la société américaine PalantirFranceinfo, 16 juin 2026
  4. La DGSI rompt son contrat avec Palantir et fait appel à ChapsvisionArchimag, 16 juin 2026
  5. Renseignement, armée, santé, entreprises : Palantir à la conquête de l'EuropeObservatoire des multinationales, juin 2026

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